1. Initiation

Ca fait deux jours que je suis sorti. Deux jours qu'ils me traquent, deux jours que je le traque. Deux jours à trembler en permanence à cause du manque de médicaments. J'ai pas fermé l'oeil cette nuit. Par contre, le deuxième l'est définitivement depuis qu'ils ont essayé, pour je ne sais quelle raison, d'augmenter la productivité de mes glandes lacrymales. J'ai pas mangé non plus. Mais je me plains pas, je m'en sors bien. Quand Dan s'est enfui, ils l'ont ramené au bercail en moins de douze heures. On l'a entendu hurler pendant une semaine. S'ils me chopent je vais morfler, c'est sûr. Dan pesait 50 kilos tout mouillé, il a pas fait long feu. Moi, ils me travailleront bien pendant un mois avant que j'y passe. Mais ils me choperont pas. Deux jours, putain !

Ca m'a fait un choc de me retrouver au milieu des norms. Ici, tout est coloré, brillant, clignotant. Le premier jour, tout le monde me regardait. J'ai pensé que l'uniforme blanc devait les intriguer, alors j'en ai buté un, et j'ai pris ses sapes. Une combinaison en latex, un peu dans le genre de celle que portait le Docteur quand il arrivait, au début de la semaine. Elle est un peu serrée, mais je passe à peu près inaperçu, tant qu'on voit pas trop ma tronche. Je l'ai vue hier, pour la première fois, je pense. J'aurais mieux fait de m'abstenir. Ils m'ont salement arrangé. Mais là c'est moi qui mène le jeu. Ca doit les énerver. Deux jours.

En fait, je sais même pas par où commencer. En tout cas, pas question d'interroger un norm. Le tatouage passe relativement inaperçu, mais si je me mets à parler du Docteur, ya bien quelqu'un qui va faire le rapprochement. On m'a dit que c'est comme ça que Dan s'est fait baiser. Mais moi je suis pas Dan, ça fait deux jours que je suis parti, et la seule chose que je craigne, c'est le manque. A l'intérieur, les médicaments te donnent envie de t'échapper, mais à l'extérieur, ils te forcent quasiment à revenir. On m'a aussi dit que Dan s'était fait reprendre à cause de ça. C'est quand même plus probable, parce qu'il était malin. J'ai l'estomac qui se déchire et j'ai du mal à respirer, mais je peux encaisser. Ce qui est dur, c'est les tremblements. Deux jours que je tremble !

J'ai été con. J'aurais dû partir avec Dan quand il me l'a proposé. Lui, il connaissait l'extérieur, il m'aurait aidé à retrouver le Docteur. Et ils l'auraient peut-être pas rattrapé. Mais j'ai un plan, ça y est. Il m'avait parlé d'un truc qui ressemble aux moniteurs de contrôle cérébral, mais qui ne se branche pas sur le crâne. En fait c'est juste relié à d'autres machines du même genre, et ça permet de retrouver un nom, une adresse, n'importe quoi. Il faut que j'arrive à me souvenir de tout ce que Dan m'a dit, mais c'est douloureux.

J'ai repéré ma victime. Je la suis. Elle va finir par rentrer chez elle, et je la forcerai à faire marcher l'appareil. Et je retrouverai le Docteur. Ca fait bien dix minutes que je la suis. Je commence à me sentir tout drôle. Elle porte une combi en gélatine. C'est presque transparent et ça me fait penser à la fille qui traînait tout le temps avec le Docteur. Lui aussi il se sentait tout drôle quand elle était là. Personne le voyait, moi si. Elle arrive devant un bâtiment. Ca doit être chez elle. Je rentre dans l'ascenseur avec elle. Elle fait même pas attention à moi. Elle sort au 37ème étage, et se dirige vers une porte, qui semble s'ouvrir toute seule. Je cours, je la pousse vers l'intérieur et j'entre. Je jette un oeil à l'extérieur... personne m'a vu. Je ferme la porte et je me retourne. La fille a le crâne ouvert en deux et un pied de table au milieu. J'ai dû la pousser un peu fort. Je m'approche et je me penche au-dessus d'elle. Pas de sang, juste de l'huile et du métal. Je veux me relever mais quelque chose s'abat sur ma tête. Je me retourne, et je vois un gars qui brandit une grosse barre métallique derrière moi. Malheureusement, je lui laisse pas le temps de l'abattre une nouvelle fois : je lui fous un grand coup de tête dans l'estomac. Le choc le projette en arrière, son crâne heurte la porte d'entrée et il s'écroule par terre comme une merde. Celui-là, il avait bien du sang dans la tête.

Mon plan ne devait pas être parfaitement au point, parce qu'une dizaine de gars entrent dans l'appart, armés comme s'ils voulaient prendre le QGPUU d'assaut. Ils portent tous l'uniforme de l'IEEC.

- C'est fini, Martexx, on te ramène à la maison.

Deux jours...

*
*   *

Je suis au milieu de l’ascenseur, menotté et entouré de neuf mecs qui pointent des flingues longs comme leurs bras en direction de ma gueule. Je sue comme un bœuf. Pas à cause des armes, mais plutôt du thermomètre incrusté dans le panneau de contrôle de l’ascenseur, qui indique 43° C. Ca va tourner à l’orage.

On arrive en bas de l’immeuble et mes gardes du corps me font sortir le premier, guidé par la pression de leurs flingues sur mon dos et ma nuque. On sort de l’immeuble. Garée en travers de la rue, ma limousine m’attend. C’est un modèle un peu spécial : 10 tonnes de métal blindé, aucune fenêtre à part le pare-brise et deux grandes portes au cul, ouvertes sur un compartiment à bestiaux garni de bancs en fonte où ils comptent me faire asseoir le temps de me ramener à l’asile. Dans ma situation actuelle, je peux difficilement refuser l’invitation, alors j’entre dans le camion et me pose sur l’un des bancs. C’est à ce moment là qu’ils se rendent compte que je prends un peu plus de place que leur pote que j’ai éclaté tout à l’heure et qu’il va falloir se serrer. Ca les emmerde un peu, mais finalement les portes arrières se ferment et le véhicule démarre. Je sens que les deux mecs qui sont collés à moi n’en mèneraient pas large si cinq des leurs n’étaient pas assis en face, leurs flingues toujours braqués sur moi.

Tout le monde transpire à grosses gouttes, et la température ne cesse d’augmenter. On entend le tonnerre gronder et mes cheveux sont trempés de sueur. J’ai mal au bide. Dès que je crois m’être habitué au manque, un soudain regain de douleur vient me rappeler que personne n’y arrive jamais et que si on n’en crève pas, c’est qu’on est retourné à l’asile bouffer sagement sa dose quotidienne de médicaments. Mes gardes semblent eux aussi être de plus en plus mal à l’aise. La chaleur est étouffante à l’arrière du fourgon et l’odeur de sueur n’a rien à lui envier. Je n’ai qu’une envie : sortir. Les écraser un par un dans le camion et sortir. Mon problème, c’est qu’ils n’attendent que ce prétexte pour me plomber. Le mec à ma gauche commence à se marrer, comme s’il lisait dans mes pensées. Je tourne la tête et m’aperçois qu’il a enlevé son casque et qu’il penche sa tête d’un côté à l’autre, sans arrêt, le regard perdu dans le vide. Il rigole comme un crétin et les autres commencent à s’agiter et à lui demander ce qu’il a. Non seulement il continue son cirque sans répondre, mais le mec à ma droite se met à faire pareil. Je sens que, bizarrement, les autres commencent à paniquer. Leurs voix sont distordues, exagérément aiguës, et leurs gestes de moins en moins précis. Un énorme coup de tonnerre résonne au dehors et ils sursautent tous comme des fillettes. Et puis, petit à petit, sans raison, ils s’affalent sur le banc et s’endorment.

Je comprends rien, mais j’ai d’autres priorités. Je choppe un flingue et m’assure, à bout portant, qu’ils ne se réveilleront pas au mauvais moment. Et puis je commence à donner des coups d’épaule dans les portes. Évidemment, c’est solide. Ca bouge, mais ça pète pas. Les mecs dans la cabine ont l’air de se rendre compte de quelque chose, parce qu’ils commencent à gueuler pour savoir ce qu’il se passe à l’arrière. Je continue de foutre des coups dans les portes et elles commencent à céder. Encore quelques efforts et je pourrai sortir et me perdre dans la foule. Je retournerai pas à l’IEEC. Je suis pas Dan, allez vous faire foutre. Le métal se déchire enfin et les portes s’ouvrent. Je saute du camion, mais l’extérieur est très différent de ce à quoi je m’attendais : les rues sont totalement vides et le ciel est d’un gris uniforme très sombre, presque noir. Mais j’ai pas le temps d’étudier la question pendant deux heures. Je cours pour me mettre hors de vue des mecs du camion, qui vient de s’arrêter quelques centaines de mètres plus loin. Je tourne dans la première rue que je trouve, mais apparemment ma fuite n’est pas passée inaperçue, parce qu’une escouade de miliciens armés me barre le passage. Les mecs me braquent et m’ordonnent de ne plus bouger. J’hésite, mais l’éclair et le grondement de tonnerre simultané qui déchirent le ciel, immédiatement suivis d’un déluge de pluie et de cendre m’offrent une diversion suffisante pour me jeter à l’abri dans une entrée d’immeuble. La milice ouvre le feu et je me mange une ou deux bastos avant de quitter leur ligne de mire. J’entends leurs pas et leurs cris se rapprocher tandis que je cherche une issue. Je m’apprête à pénétrer dans une cage d’escalier, lorsque le bruit des portes de l’ascenseur attire mon attention sur ma gauche. Un petit mec tenant une grenade à la main vient de pénétrer dans le hall et me dévisage. Je marque un temps d’arrêt, un peu surpris par cette apparition, lorsque le soudain vacarme à ma droite m’avertit que les miliciens viennent d’investir l’immeuble. J’ai tout juste le temps de me jeter dans la cage d’escalier avant qu’une explosion ne dévaste le hall et ses occupants. Étalé par terre, je commence à sentir les balles qui m’ont atteint tout à l’heure. Une au ventre, une à la cuisse. Ca pique, mais comparé au manque, c’est vraiment rien. Je me relève, me retourne, et le petit mec, émergeant de la fumée qui a rempli l’entrée de l’immeuble, me fait signe de le suivre et se barre du hall en courant. Un peu paumé, je décide de lui faire confiance, au moins momentanément. Je cours derrière lui et il me guide à travers les rues, sous l’incessante pluie de cendre qui recouvre peu à peu la ville désertée et nous rend invisibles à quiconque se trouvant à plus de deux mètres de nous. Je ne sais pas qui est ce mec, mais je sais que je suis libre, pour quelques heures de plus.

*
*   *

Il faisait jour mais le ciel était noir. La pluie de cendre avait cessé depuis quelques minutes et déjà les rues avaient retrouvé leur niveau de fréquentation habituel. Des milliers de personnes portant des combinaisons de protection se pressaient sur les trottoirs sales, à présent recouverts d’une épaisse couche de cendre dont chacun connaissait le haut degré de toxicité. Masques respiratoires consciencieusement fixés, vêtements anti-toxiques précautionneusement enfilés, bottes étanches réglementaires aux pieds, les norms marchaient d'un pas rapide, impatients de rejoindre les lieux où ils se rendaient et de se débarrasser de cet encombrant attirail.

C’était la même chose à chaque fois que les pluies de cendre s’abattaient sur la ville. Les rues d’ordinaire si ostensiblement colorées et les attitudes d’habitude si excentriques, étaient ternies et mises en berne, comme si l’uniformité des combinaisons de protection et la culpabilité collective imposaient une espèce de règlement disciplinaire tacite, auquel chacun se conformait temporairement. Bien sûr, une fois que les services de l’hygiène étaient passé et avaient effacé toute trace de cendre, tout cela était bien vite oublié. Les façades colorées des immeubles et leurs enseignes holographiques retrouvaient de leur superbe, le gris terne des équipements de protection cédait la place aux tons voyants des plastisuits et les exhibitions de tatouages aléatoires sur les bras et les visages des jeunes des secteurs sud reprenaient leur cours. Mais pour l’heure, les gens marchaient en rangs informels, têtes baissées, sourcils froncés, et prenaient leur mal en patience.

Au milieu de cette marée homogène de norms en combinaison, quelques individus déambulaient sans protection, toussant perpétuellement pour expulser les cendres de leurs poumons souvent déjà ravagés. Le simple fait qu’ils n’aient pas accès aux équipements anti-toxiques distribués par les services sanitaires soulignait dangereusement leur statut d’Égarés. Tiers-mondistes clandestins, extra-terrestres ayant réussi à éviter le Comité de compatibilité, membres de gangs officiellement morts ou dont l’identité de couverture était un peu bancale, exclus en tout genre qui seraient bientôt ramassés par les milices, tous risquaient leur vie ou leur liberté en s’exposant de la sorte, mais chacun avait une bonne raison de le faire. De toute façon, personne ne prêtait véritablement attention à eux. La masse compacte qui avait envahi les rues dès que la pluie avait cessé les enveloppait, s’écartant à peine à leur contact et formant un réseau protecteur dans lequel ils se déplaçaient sans peine.

Gédéon entraînait l’énorme bouléen au milieu de cette foule et l’ironie de la situation lui plaisait tellement qu’elle était devenue sa motivation principale : l’indifférence collective qui avait condamné ce mec à passer sa vie comme sujet d’expérience pour les bouchers de l’IEEC allait aujourd’hui lui permettre de leur échapper.

(À suivre)

mors ultima ratio
G